- Tirée de Wudeng huiyuanWudeng huiyuan (1252) (Le Compendium des Cinq Lampes) de Dachuan Puji.
Huangbo Xiyun venait de l’ancienne Fuzhou. Dans sa jeunesse, il entra dans les ordres dans un monastère du mont Huangbo, dans sa province natale. Huangbo a également vécu au mont Tiantai, ainsi qu’à la capitale Chang’an[1], où il a suivi l’enseignement de Nanyang Huizhong.
Son apparence physique était frappante. Il avait un grand front proéminent décrit comme une grosse perle.
Lors de son voyage au mont Tiantai, Huangbo rencontra un autre moine. Ils parlaient et plaisantaient comme de vieux amis se connaissant depuis longtemps. Leurs yeux brillaient de joie alors qu’ils voyageaient de concert. Arrivés aux rapides d’un ruisseau, ils enlevèrent leurs chapeaux et prirent des bâtons pour traverser. L’autre moine essaya de faire traverser Huangbo en disant « Viens ! Viens ! »
Huangbo a dit : « Si tu veux traverser, alors vas-y ! »
L’autre moine commença alors à marcher sur l’eau, comme sur la terre ferme.
Il se tourna alors vers Huangbo et lui dit : « Traverse ! Traverse ! »
Huangbo cria : « Ah ! Tu te sauves toi-même ! Si j’avais su cela avant, je t’aurais coupé les jambes ! »
Le moine s’écria : « Tu es vraiment un instrument de la Grande Voie, je ne peux pas me comparer à toi ! » Et sur ce, il disparut.
Lorsqu’il rencontra Baizhang, celui-ci lui demanda :
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Si grandiose et si imposant ! D’où viens-tu ?
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Si grandiose et si imposant, je viens du sud des montagnes, répondit Huangbo.
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Si grandiose et si imposant, que fais-tu ?
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Si grandiose et si imposant, je ne fais rien d’autre.
Puis Huangbo s’inclina et demanda : « Depuis la haute Antiquité, quel est l’enseignement de cette maison ? »
Baizhang garda le silence.
Huangbo lui dit : « Ne laissez pas les successeurs de côté. »
Baizhang lui dit alors : « On peut dire que tu es une “personne”. » Puis il se leva et se dirigea vers sa chambre d’abbé.
Huangbo le suivit et lui dit : « Je suis venu dans un but précis. »
Baizhang lui répondit : « Si c’est vraiment le cas, tu ne me décevras plus. »
Un jour, Baizhang demanda à Huangbo : « Où étais-tu ? »
Huangbo lu répondit : « Je cueillais des champignons au pied du mont Grand Héros. »
Baizhang lui demanda : « Y as tu as vu un grand tigre ? »
Huangbo rugit.
Baizhang se saisit une hache et prit la pose comme pour frapper Huangbo. Huangbo le frappa alors. Baizhang éclata de rire et retourna dans sa chambre.
Plus tard, Baizhang entra dans la salle et dit aux moines : « Au pied de la montagne du Grand Héros, il y a un tigre. Moines, vous devriez aller y jeter un coup d’œil. Aujourd’hui même, il m’a encore mordu. »
Lorsque Huangbo prit congé de Nanquan, celui-ci l’accompagna jusqu’à la porte du monastère. Levant le chapeau de Huangbo, Nanquan lui dit : « Tu es certes de petite taille, mais ton chapeau n’est-il pas trop petit ? »
Huangbo répondit : « C’est vrai, mais l’univers entier peut toujours y entrer. »
Nanquan s’exclama : « maître Wang ! »
Huangbo mit alors son chapeau et s’en alla.
Huangbo était au temple de Yanguan pour y diriger des cérémonies. À cette époque, le futur empereur Tang Xuan Zong servait comme moine novice dans le temple. Le futur empereur demanda à Huangbo : « Ne pas chercher Bouddha ; ne pas chercher le Dharma ; ne pas chercher la Sangha - quand vous vous prosternez, que cherchez-vous ? »
Huangbo répondit : « Ne pas chercher Bouddha ; ne pas chercher le Dharma ; ne pas chercher la Sangha - on se prosterne toujours de cette manière. »
Le novice demanda : « Alors, pourquoi se prosterner ? »
Huangbo le frappa.
Le novice lui dit : « Tu es vraiment trop grossier ! »
Huangbo dit : « Où sommes-nous ici ? Est-ce pour bavarder ? »
Et il le frappa de nouveau.
Pei Xiangguo était le responsable du gouvernement de la préfecture de Wan Ling. Il fonda un grand monastère zen et demanda à Huangbo d’en devenir l’abbé. Comme Huangbo aimait sa vieille montagne, il utilisa le même nom [Huangbo] pour le nouveau monastère.
Un jour, Pei Xiangguo prit une effigie de Bouddha, la plaça devant Huangbo et demanda à genoux : « Maître, je vous prie de me donner un nom honorifique. »
Huangbo cria : « Pei Xiu[2] ! »
Pei Xiangguo répondu : « Oui ? »
Huangbo a dit : « Je t’ai donné un nom. »
Pei Xiangguo s’inclina.
Six moines récemment arrivés dans son monastère vinrent le saluer. Cinq d’entre eux s’inclinèrent, mais le sixième leva son coussin de méditation et dessina un cercle dans l’air avec.
Huangbo lui dit : « J’ai entendu dire que c’est mal de garder un chien de chasse. »
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Je chasse le bruit des moutons sauvages, répondit le moine.
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Les moutons ne font pas de bruit pour que tu les chasses.
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Alors je vais poursuivre la brebis, à la trace.
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Il n’y a pas de traces que tu puisses poursuivre.
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Alors je la suivrai.
-
Il n’y a pas de traces que tu puisses suivre.
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Si c’est le cas, alors le mouton est mort.
Le lendemain, Huangbo s’adressa aux moines en ces termes : « Je veux que le moine qui cherchait la brebis sauvage hier s’avance. »
Celui-ci s’avança.
- L’affaire publique dont nous avons discuté hier n’est pas terminée. Après que nous ayons fini de parler, qu’en avez-vous pensé ?
Le moine resta silencieux.
Huangbo lui dit : « Au début, je pensais que vous étiez un moine de la vraie Voie, mais en fait, vous n’êtes qu’un débatteur. »
Huangbo le chassa plus tard de la congrégation.
Un jour, Huangbo ferma son poing et dit : « Tous les maîtres sous le ciel sont ici. Si je laisse échapper une chaine de mots à ce sujet, cela ne fera que vous troubler. Si je ne prononce pas une seule phrase, vous ne vous en débarrasserez jamais. »
Un moine demanda :
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Que se passera-t-il si vous laissez échapper une chaine de mots ?
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Confusion, répondit Huangbo.
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Et si vous ne dites pas une phrase et qu’on ne peut pas s’en débarrasser, alors quoi ?
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Partout.
Un jour, le fonctionnaire Pei Xiangguo invita le maître à venir lui rendre visite dans ses bureaux afin qu’il puisse lui présenter un livre qu’il avait écrit [sur sa compréhension du chán]. Le maître reçut le livre et le posa sur sa chaise sans le regarder.
Après une longue pause, Huangbo lui dit :
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Comprends-tu ?
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Non, je ne comprends pas, dit Le Pei.
-
Ce que l’on peut comprendre de cette façon n’est pas le véritable enseignement. Ce qui peut être saisi par l’encre et le papier n’est pas l’essence de notre ordre.
Le fonctionnaire Pei composa et offrit alors un poème qui disait :
L’attitude sévère de Huangbo resta inchangée. À partir de cet événement, la réputation de son école s’étendit à toute la région au sud du fleuve Yang-tse.
Un jour, Huangbo entra dans la salle pour prêcher. Lorsqu’une très grande assemblée de moines se fut réunie, il leur dit : « Qu’est-ce que vous cherchez tous ici ? »
Il les chassa avec son bâton, en vain. Alors Huangbo retourna à son siège et dit : « Vous êtes tous des lécheurs de lie. Si vous partez un pèlerinage de cette manière, vous serez la risée de tous. Si vous voyez huit cents ou mille personnes rassemblées quelque part, vous y allez. Qui peut dire quels ennuis cela va causer ? »
« Quand je voyageais en pèlerinage et que je tombais sur un type qui bavassait, je le frappais sur la tête pour voir s’il comprenait la douleur, et puis je le soutenais avec un sac de riz débordant ! Si je n’avais trouvé que des gens comme vous, comment aurions-nous pu jamais réaliser la grande affaire qui nous occupe aujourd’hui ? Vous voulez appeler ce que vous faites un “pèlerinage” ? Faites preuve d’un peu d’esprit ! Savez-vous qu’aujourd’hui, dans tous le grand Empire Tang, il n’y a pas de maître zen ? »
Un moine demanda alors : « Il y a partout des choses dignes d’être expliquées à d’innombrables chercheurs de la Voie. Pourquoi dites-vous qu’il n’y a pas de maîtres zen ? »
Huangbo répondit : « Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de zen. Mais il n’y a pas de maître. Aucun d’entre vous ne voit que, bien que Maître Mazu ait eu quatre-vingt-quatre héritiers du Dharma, seuls deux ou trois d’entre eux ont réellement acquis l’essence du Dharma de Mazu. L’un d’eux est Maître Guizong du mont Lu. Les personnes qui quittent leur foyer doivent savoir ce qui est advenu dans le passé avant de pouvoir commencer à comprendre. Sinon, vous serez comme le disciple du quatrième patriarche Niutou, parlant haut et bas mais ne comprenant jamais le point critique. Si vous possédez l’œil du Dharma, vous pouvez alors distinguer les enseignements vrais des enseignements hérétiques et vous traiterez les affaires du monde avec aisance. Mais si vous ne comprenez pas, et que vous n’étudiez que quelques mots et phrases ou récitez des sutras, puis les mettez dans votre sac et partez en pèlerinage en disant “Je comprends le Zen”, alors seront-ils utiles, même pour votre propre vie et votre mort ? Si vous n’êtes pas attentif aux dignes anciens, vous irez droit en enfer comme une flèche. Je sais tout de vous dès que je vous vois passer la porte du temple. Comment allez-vous vous faire comprendre ? Tu dois faire un effort. Ce n’est pas une chose facile. Si vous vous contentez de porter une feuille de vêtements et de manger, vous passerez votre vie en vain. Les gens aux yeux clairs se moqueront de vous. Les gens ordinaires finiront par se débarrasser de vous. Si vous allez chercher loin, comment cela résoudra-t-il la grande question ? Si vous comprenez, alors vous comprenez. Si vous ne comprenez pas, alors sortez d’ici ! Prenez soin de vous ! »
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Huangbo est décédé en 850 dans le temple où il vivait et enseignait.
Chang’an (長安/长安) fut la capitale de plus de dix dynasties durant toute l’histoire de la Chine. Mise à sac en 880, elle est abandonnée 25 ans plus tard et tombe rapidement en ruine.
Le mot chinois xiu signifie « cesser ». Ainsi, le nom donné à Pei par Huangbo était un jeu de mots, signifiant « Pei ! Cessez [vos actions karmiques] ! »
Source
Andrew E. Ferguson, Zen's Chinese heritage, 2000, ISBN 0-86171-163-7 978-0-86171-163-5.